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Gretel Weyer  

3 septembre - 8 octobre 2016

No one is innocent 

 

Julie Crenn

 

Devant Simon, pendue à son bâton, Sa-Majesté-des-Mouches ricanait. Simon céda enfin et lui rendit son regard. Il vit les dents blanches, les yeux ternes, le sang… Du fond des âges, une certitude de déjà-vu, inexorable, enchaînait le regard de Simon.

William Golding - Sa-Majesté-des-Mouches (1954)

Un verre de vin rouge à la main, assise sur un fauteuil drapé, une fillette privée de son visage trinque d’une manière fantomatique. Les murs du salon sont tapissés de fleurs. Une autre fillette se tient debout, sa main est posée sur une table couverte d’une longue nappe sous laquelle se cache un enfant-léopard. Une guirlande électrique gît au sol. Ce drame un peu triste. Les enfants semblent célébrer la fin d’un règne, la fin d’un cycle, la fin de l’innocence. Les nouvelles œuvres de Gretel Weyer (céramiques, aquarelles, broderies, gravures, dessins) sont agitées par un trouble et une tension. Elles traduisent à la fois une décadence, une inquiétude et l’imminence d’un renversement. Loin du réconfort, le soulèvement est palpable. À première vue, les animaux, dont les corps sont fragmentés, mutilés et empêchés, semblent avoir perdu la vie. Ils sont avachis, mous, distendus. Pourtant, il n’en est rien. A la surface de leurs pelages, une multitude de papillons œuvre patiemment à leur renaissance, à une métamorphose. Les insectes symbolisent alors la transition, la promesse d’un passage entre le passé et le futur. Maintenant c’est mon tour.

L’artiste explore un territoire poreux et nébuleux, où le réel et la fiction, la vie et la mort sont indissociables. La tendresse et l’innocence inhérentes à l’enfance s’évaporent. Au fil des œuvres, une violence sourde se dessine au creux des présences hiératiques et franches des enfants, des corps de gibiers morts, des drapés et des masques. Gretel Weyer dessine, façonne et met en scène ses nouvelles créatures, qui, dans l’imaginaire collectif proviennent des récits mythologiques, des contes, du cinéma et de la littérature. De Peter Pan à Orange Mécanique, en passant les Sa-Majesté-des-Mouches ou encore Les Damnés de Visconti, l’artiste jongle avec différents imaginaires pour exprimer un refus vital et une

résistance. Les enfants animalisés s’apprêtent à reconquérir un pouvoir dont ils ont trop longtemps été privés. Les œuvres attestent d’une mutation, l’incarnation se substitue aux déguisements. L’empathie, la tendresse et la mélancolie laissent place à la violence et la vengeance. Ils sont prêts. Les têtes dotées de cornes de bouc, visages gommés, masqués, les yeux verts, ils avancent armés de faux, de bâtons et de battes. Une armée surnaturelle est en marche. Point d’orgue du projet en cours, Gretel Weyer travaille actuellement à la réalisation d’un véritable monument : une œuvre manifeste qui donne corps à l’esprit de révolution habitant les nouvelles œuvres.1 Un enfant, nu et masqué, gravit un amas de corps humains vidés et peaux de bêtes agglutinées. Il s’érige en héros et personnifie non seulement la prise de pouvoir, mais aussi la naissance d’une nouvelle civilisation dont nous percevons les prémisses.

1 L'oeuvre sera présentée au Creux de l'Enfer à Thiers, du 12 octobre 2016 au 31 janvier 2017, dans le cadre de l'exposition Damien Deroubaix - Post-Mortem ( Commissariat: Frédéric Bouglé).

Loin du réconfort - céramique émaillée- 20 x 15 x 15 cm - 2016